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[ Nouvelle : En friche. ]
___Son front est collé contre la vitre froide. Dehors, il pleut, les gouttes tapent juste devant ses yeux, il est au vingt-quatrième étage. Tout est sombre, car la lune est cachée, pas l'ombre d'une étoile brillant dans le ciel. Dans la pièce règne la même ambiance. Le bruit de la pluie est le seul son perceptible, pas de lumière pour éclairer.
___Il pose la main sur son torse, sent battre son coeur. Il ne sait plus si c'est vraiment une bonne chose, mais ne dit rien, ne souffle pas. Il aurait voulu qu'elle le retienne, qu'elle change d'avis au dernier moment, il aurait aimé qu'elle l'appelle même une heure après, qu'elle l'appelle pour s'excuser, presque qu'elle se mette à genoux devant lui.
___Depuis plus de quarante-huit heures il reste à errer dans la chambre d'hôtel. Puisqu'il n'a nulle part où aller. Le lit est défait, plusieurs bouteilles de bières vides sont éparpillées dans la pièce. Il fait de long va et vient entre la salle de bains et le lit, à peu près toutes les deux minutes il vérifie que son téléphone portable n'a pas sonné sans qu'il ne s'en rende compte. Ce qu'on peut être débile quand on est amoureux.
___Il voulait l'en empêcher, il voulait un peu lui sauver la vie, après tout. Il voulait qu'elle arrête de voir ces types, il voulait qu'elle arrête de se rendre à ces soirées, qui ne valent rien après tout. C'est pour son courage qu'il aime, pour toutes ses ambitions qu'elle ne perdra jamais, mais pourtant, il sait que tout ça lui gâche la vie. Depuis qu'elle est arrivée ici, ses bagages remplis d'espoir. Il s'est fait à ce qu'elle ne réussisse à rien. Il veut la garder pour lui tout seul.
___La première fois, c'était dans la rue. Elle était assise par terre, juste en train de gribouiller sur un carnet à spirales, de temps en temps elle levait les yeux au ciel et restait songeuse, et sans qu'on sache pourquoi elle recommençait à écrire, brusquement. A l'époque il bossait dans un bar, elle s'était posée juste devant. Et pendant une heure il l'avait regardé, et pendant une heure elle ne s'était aperçue de rien.
___Ca lui cogne dans le coeur. Et soudainement un éclair rempli le ciel de lumière, intensément, le temps d'une seconde. Sur le moment il croit qu'il a une attaque, mais ce n'est rien. Ce qu'on peut être débile quand on est amoureux.
___Son front est glacé. Il s'allonge sur le lit et ferme les yeux un instant. Combien de fois son prénom a tourné dans sa tête comme un leitmotiv. Combien de fois il s'est masturbé en pensant à elle. Son corps correspondait tout à fait à son prénom et à sa façon de penser. Son corps qu'il avait découvert peu de temps après qu'il ait osé aller lui parler. Pour toujours il se souviendrait de leur fougue, ce soir là, de leur amour intense qui s'était déclaré comme un feu de forêt, de la façon dont elle l'avait déshabillé, de sa manière de jouer avec leurs corps. Ses cheveux foncés qui lui tombaient sur les épaules, ses hanches qui remuaient à un bon rythme - on voyait qu'elle était musicienne.
___Il vérifie encore une fois qu'il n'a pas raté un appel pendant qu'il se touchait. Rien, pas même un message, merde, comment elle faisait, elle ? Peut-être qu'elle était déjà dans les bras d'un autre, elle n'aurait pas de mal.
___Il bondit. La rage se lit dans ses yeux, la terreur mêlée à la rage. Elle avait tellement d'ambition qu'elle avait finalement réussi, en fait c'était ça qui le mettait en rogne. Il ne supportait pas qu'elle réussisse et pas lui, lui il allait rester là tout seul, elle allait monter devant les gens et alors ils pourraient tous se branler en la regardant bouger.
___Il va dans la salle de bain, s'asperge le visage d'eau fraîche. Revient sur le lit, puis se relève pour allumer la télévision. Un moment il se dit qu'il va la voir, pile à ce moment là, comme par hasard le gars avant lui aurait mis Mtv, il allait la voir comme dans les films. A la place c'est la météo. Ce qu'on peut être débile quand on est amoureux. Il tombe allongé sur le lit.
___Les minutes ne cessent de s'écouler tandis qu'il attend un signe d'elle. Ces gens là allaient la dénuder à la télé, la rendre prostituée publique, ils allaient la forcer à les sucer l'un après l'autre, il voulait tout empêcher. Comment faire confiance à des gars de l'industrie du disque ? Surtout après la montée en puissance des téléchargements Internet, ils n'allaient tout de même pas leur faire croire qu'ils voulaient la produire, elle, pour de vrai, lui faire de la pub et lui presser des millions d'albums. C'est justement ce qu'il lui avait dit, et elle l'avait juste foudroyé du regard. Elle s'était servi une tasse de café, s'était planté devant la télé, télécommande en main et zappant sur les chaînes musicales, dos à lui. " T'as qu'à dégager alors. Putain laisse-moi faire mon truc. Si tu crois que j'ai besoin de toi, t'as qu'à dégager. " Sans hausser la voix, rien. Juste comme elle lui aurait demandé d'aller chercher du pain pour faire des tartines. Il avait enfilé sa veste et s'était tiré, sans savoir où aller. Plus pour le geste que par intention. Ce qu'on peut être débile quand on est amoureux.
___La pluie avait finalement cessé, mais les nuages ne découvraient toujours pas la lune. C'est beau une ville vu du vingt-quatrième étage, quand même. Elle aurait adoré. Pincement au coeur, encore.
___Il est prêt à fondre en larme, d'habitude il ne pleure jamais mais là ça vient naturellement. C'est juste ce moment qu'elle choisit pour l'appeler : le téléphone retentit soudainement, son bruit déchirant d'un seul coup ses pensées.